Fantôme dans la machine

Posted By on August 13, 2019


CAPTAIN HARLOCK JIGEN KOKAI © 2015 Leiji MATSUMOTO / Kouiti SHIMABOSHI / Akita Publishing

 

L’un des aspects les plus fascinants de la mythologie entourant le personnage d’Albator est sans aucun doute le fait que son vaisseau, l’Arcadia, soit “vivant”. L’ordinateur central abrite en effet l’âme de son concepteur, Tochirô Ôyama. Celui qui fut le meilleur ami du capitaine de son vivant devient par-delà la mort son plus fidèle compagnon de voyage : son navire. Les scénaristes de la série animée Albator 78 ont rapidement vu le potentiel de cet aspect de l’intrigue et en ont fait un mystère qui obsédera la reine Sylvidra pendant une trentaine d’épisodes avant qu’elle ne découvre enfin la vérité : que le mystérieux “42e homme d’équipage” détecté par ses senseurs n’est autre que l’Arcadia lui-même, habité par une âme humaine.

Pourtant, cet élément emblématique du dessin animé est relativement peu présent dans le manga d’origine Capitaine Albator, le Pirate de l’Espace; tout du moins, Matsumoto ne lui donne jamais une importance comparable à celle que lui donnera la version télévisée (ou plus tard, Dimension Voyage, où le fantôme de Tochirô apparaît directement à bord de l’Arcadia).

 


UCHU KAIZOKU CAPTAIN HERLOCK © 1977-1979 Leiji MATSUMOTO / Akita Publishing

 

Il faut attendre la fin du 2e volume du manga de 1977 pour que Tadashi Daiba et Kei Yûki évoquent à mots couverts leur sentiment que le vaisseau possède une volonté propre. Le manga n’élucidera d’ailleurs jamais totalement le secret de l’Arcadia. Bien sûr, de nombreux indices permettent de comprendre que la conscience qui habite le vaisseau n’est autre que celle de Tochirô, mais Matsumoto se garde bien d’expliquer le pourquoi ou le comment. Ce mystère devient même une grande source de frustration pour Tadashi, qui ira jusqu’à apostropher l’ordinateur au cours du 5e et dernier volume, pour exiger des réponses : “Dis-moi ce que tu es réellement, ordinateur central !” Mais la machine restera silencieuse…

Matsumoto n’a jamais été le genre à planifier ses intrigues de manière très rigoureuse. Il a plutôt tendance à improviser au gré de ses envies et de son inspiration, quitte à totalement changer d’idée en cours de récit. C’est ainsi que vers le début du 2e volume, les pirates découvrent que les Sylvidres utilisent certaines des leurs comme ordinateur central de leurs vaisseaux. Albator s’en offusque : “Ces créatures ne se considèrent-elles entre elles que comme des pièces interchangeables ?!” Un brin hypocrite si on considère que la conscience de son meilleur ami anime son propre navire ! Mais à ce moment du récit, l’âme de l’Arcadia n’a encore jamais été évoquée, car Matsumoto n’en a probablement pas encore eu l’idée. Il faudra en effet attendre encore environ deux cents pages pour que le vaisseau pirate montre ses premiers signes de “vie”…

 


UCHU KAIZOKU CAPTAIN HERLOCK © 1977-1979 Leiji MATSUMOTO / Akita Publishing

 

Pourtant, cette idée n’est pas totalement nouvelle : elle était en fait déjà présente dans Deathshadow, le cuirassé de l’espace, une des 24 histoires d’un temps lointain. Ce court récit de 1975 préfigure les thèmes de Capitaine Albator : on y découvre le pirate de l’espace combattant un peuple de femmes à bord de son vaisseau Deathshadow, dont l’équipage est composé d’hommes. À la fin de l’histoire, Albator débarque ses hommes afin qu’ils repeuplent la Terre avec leurs ennemies d’hier. Lui en revanche repart à bord du Deathshadow, révélant que l’ordinateur du vaisseau abrite en réalité l’âme de sa compagne. Ils se jurent fidélité, Albator promettant même qu’un jour, à son tour, il la rejoindra pour ne faire plus qu’un avec le cuirassé. Bien qu’elle ne soit pas nommée, l’âme du Deathshadow semble être une nouvelle incarnation de Françoise, la femme du pirate dans le récit de 1970 inédit en français, Dai-Kaizoku Captain Harlock.

À son tour, le concept esquissé par Matsumoto dans Deathshadow, le cuirassé de l’espace inspirera trois personnages distincts. Le grand amour perdu d’Albator deviendra le personnage de Maja du film L’Arcadia de ma Jeunesse (qui sera évoquée, mais jamais montrée, dans L’Anneau des Nibelungen). Miime héritera du rôle de confidente fidèle et dévouée. Et c’est finalement Tochirô dont l’âme terminera dans l’ordinateur central de l’Arcadia. Les versions animées, notamment le film Galaxy Express 999 et la série Mugen Kidô SSX (Albator 84), feront de l’ingénieur binoclard un acteur volontaire du transfert de sa conscience; il aura même besoin, pour y parvenir, de faire appel aux systèmes présents dans l’épave du Deathshadow, comme en clin d’œil au récit de 1975.

 


KAERAZARU TOKI NO MONOGATARI © 1998 Leiji MATSUMOTO / Akita Publishing

 

Un parallèle intéressant peut d’ailleurs être dressé entre la numérisation de l’âme de Tochirô et la mécanisation des corps de Galaxy Express 999. Dans ce manga, transférer son esprit dans un corps de machine s’accompagne généralement d’une perte des sentiments et de l’empathie. Ainsi le Comte Mécanique se met-il à voir les humains de chair comme un simple gibier… Matsumoto semble nous dire que pour rester humains, il faut accepter le caractère inévitable de la mort; l’accès à l’immortalité ne ferait que nous priver de cette précieuse humanité.

Mais le fait que l’esprit de Tochirô vive désormais éternellement au sein de l’ordinateur de l’Arcadia, ce qui sur le principe n’est qu’une autre forme de mécanisation, ne semble pas avoir eu de conséquences négatives sur sa personnalité. Peut-être est-ce parce que Tochirô n’a pas cherché à vaincre la mort en raison d’un désir égoïste de prolonger sa vie, mais pour pouvoir continuer à se battre aux côtés de ses compagnons. La transformation de Tochirô en fantôme de la machine n’est donc pas une marque de lâcheté face à la mortalité, mais une preuve de courage. Et bien souvent chez Matsumoto, c’est l’absence de courage qui transforme les hommes en monstres…


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